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Le 14 octobre 2004 se tenait
à la London School of Economics (LSE) un débat
autour de cette question. Co-organisé par le
Centre d'Analyse des Risques et de leur Reglementation
(CARR) et l'hebdomadaire The Economist, le débat
réunissait des gestionnaires de risques professionnels
et des chercheurs spécialisés dans l'étude
des risques et de leur gestion.
Le
CARR est un centre interdisciplinaire d'étude
des risques, situe à la LSE. La recherche qui
y est effectuée est centrée sur l'organisation
des instances de gestion des risques et des organismes
produisant la reglementation sur les risques. Mike Power,
professeur d'économie à la LSE et co-directeur
du CARR, ouvrait la discussion en se lancant dans un
réquisitoire contre les responsables de la gestion des risques dans les entreprises.
Pour le Pr. Power, être gestionnaire de risques
est un "non travail". Il s'agit d'une forme nouvelle
de bureaucrate, loin des réalités de l'entreprise,
et qui, comme dans toute caste, ne travaille qu'à
son propre intérêt et non à celui
de l'entreprise. Le gestionnaire de risque ne produit
rien dans l'entreprise, il n'améliore rien. Pour
le Pr. Power, il est juste un gentil communicant qui,
usant de son air sérieux, peut mettre un véto
sur les décisions vitales de l'entreprise. A
sa charge, il est particulièrement amateur de
reglementations lourdes et complexes qui assurent à
son departement un financement important. Son unique
rôle consiste à tenter de rassurer sur
l'état de l'entreprise, à la defendre,
mais il n'y a aucune preuve que la confiance dans les
entreprises soit ameliorée par ce "non travail".
Enfin le Pr. Power lancait une dernière sentence,
en guise de conclusion : "une société
en declin a beaucoup de gestionnaires de risques".
La suite du requisitoire etait dressée par le
professeur Avinash Persaud, directeur des investissements
de GAM London Ltd (GAM est une entreprise fournissant
des services de gestion financière, notamment
via la tenue de portefeuilles), dans le cas particulier
du domaine financier. Il souligne tout d'abord que la
gestion des risques ne peut pas amener a une élimination
du risque. Bien au contraire, les gestionnaires de risques ne font que deplacer le risque.
Dans le cas particulier de la finance, le risque a
été déplacé des banques
vers les épargnants qui sont ceux qui prennent
tous les risques. Les gestionnaires de risques ne permettent
donc que la survie du plus fort, ce qui est de toute
facon déjà assurée. Le système
financier dans son ensemble n'est pas plus sur : les
risques ne sont que deplacés d'un acteur à
un autre. Mais tout ceci à un coût : les
activités de gestion des risques représentent
mondialement environ 10 milliards de dollars par an.
Enfin, l'activité de gestion des risques financiers,
dans sa normalisation, présente un risque majeur.
Si tous les acteurs se mettent à appliquer les
mêmes recettes de gestion des risques, ils réagiront
tous de manière cohérente à un
même évenement, ce qui ne peut que resulter
en un chaos financier. La découverte du portefeuille
parfait, c'est-à-dire sans risque, serait, à ce titre, un danger majeur.
Face à ces accusations, deux gestionnaires de risques professionnels -Reg Hinkley du groupe BP et
Thierry Van Santen du groupe Danone donnaient la replique.
Le docteur Hinkley refute l'accusation d'inutilité
des gestionnaires de risques. Dans le domaine pétrolier,
le risque est extrêmement présent et sous
diverses formes : risques politiques dans certains pays
ou l'exploitation petrolière a lieu, risques
du transport maritime, ainsi que les risques financiers
traditionnels auxquels les multinationales sont couramment
exposées (comme les variations des cours des
devises par exemple). Les gestionnaires de risques ont
un double intérêt dans une entreprise.
Tout d'abord ils identifient les risques existant et
tentent de produire des indicateurs pour les mesurer.
Ensuite, par l'établissement d'un dialogue autour
des risques pris par l'entreprise, ils aident les décideurs
à mieux prendre conscience des risques et donc
à mieux prendre leurs décisions. En cela,
le travail accompli par les gestionnaires de risques
est d'une grande valeur pour les entreprises.
Concluant les interventions, Thierry Van Santen, seul
Francais, dressait un portait en demi-teinte des gestionnaires
de risques. Il y a en effet, pour M. Van Santen, une
différence entre ce que les gestionnaires de
risques devraient être et ce qu'ils sont parfois.
Le risque est partout, et en cela, il est une part integrante
de la vie de l'entreprise. Pour faire des gains importants,
il faut prendre beaucoup de risques. Mais si on prend
les mauvais risques, l'entreprise est condamnée.
Le rôle du "bon" gestionnaire de risque est d'identifier
les risques et d'aider à la gestion de ces risques
en pensant le risque comme opportunité de bénéfices.
Le gestionnaire de risque ne doit donc pas chercher
à éradiquer le risque mais à maximiser
les bénéfices obtenus par la prise de
risque inhérente à l'activité économique.
Le danger que posent les gestionnaires de risques,
en revanche, serait plus lié à la peur
que suscite le risque, et notamment chez les dirigeants
d'entreprise. A vouloir transformer les gestionnaires
de risque en des tueurs de risque, on ne peut fatalement
qu'arriver à un blocage de l'activité
économique ou tout du moins à un frein
qui ne peut qu'être que préjudiciable à ces mêmes entreprises.
Le danger des gestionnaires de risques serait donc
lié à une perversion de ce qui, au départ,
est une activité utile au monde économique
: reflechir à deux fois avant de prendre des
risques, éviter les risques inconsidérés.
S'abstraire de tout risque reviendrait, d'une certaine
manière, à connaitre l'avenir. Vu ainsi,
on peut voir le "mauvais" gestionnaire de risque qui
était finalement le sujet de ce débat
comme une forme moderne et sophistiquée des astrologues
et autres devins, d'obscurs calculs mathématiques
remplaçant les anciennes entrailles animales.
On ironise, mais c'est une tentation bien humaine, quoique
parfaitement irrationnelle, que de vouloir s'assurer
d'un avenir radieux. Mais comment espérer pouvoir
empêcher les dirigeants d'entreprise d'aujourd'hui
de céder à de pareils charmes ?
Sources
La conférence et le site du CARR, http://www.lse.ac.uk/collections/CARR/
Rédacteur : Renaud Duplay |